Le Cœur de Thomas Classique et œuvre pionnière du genre
Boys Love, le manga de
Moto Hagio est tout cela… et bien plus encore : une réflexion sur la pureté de l'amour, la renaissance et l'éternité. Un récit puissant à découvrir ou à redécouvrir.
Dans un établissement scolaire situé dans la région de Nordbaden, en Allemagne de l’Ouest, un jeune étudiant, Thomas, idole de l’établissement, se suicide en se jetant du haut d’un pont. Avant de mourir, Thomas envoie un courrier à Julusmole, dit Juli, délégué des élèves, pour qui il éprouve ouvertement des sentiments, en dépit des rejets répétés de celui-ci. Tout aurait pu en rester là sans l’arrivée d’un nouvel élève, Erich Frühling, dont la ressemblance avec Thomas met en émoi toute l’école et empêche Juli d’oublier.
Publié au Japon en 1974,
Le Cœur de Thomas est la première série de Moto Hagio, qui avait débuté sa carrière en 1969, constituée jusque-là uniquement d’histoires courtes, si l’on met de côté
Le Clan des Poe (débuté en 1972), une collection d’histoires indépendantes reliées par des personnages récurrents. C’est le film
Les Amitiés particulières (1964) de
Jean Delannoy qui a inspiré l’histoire à Moto Hagio, conjugué à sa passion pour les écrits de
Hermann Hesse.
Le Cœur de Thomas est généralement considéré comme l’œuvre fondatrice du
shônen-ai, l’ancêtre du
Boys Love, c’est-à-dire les amours entre garçons. Sur la forme, Moto Hagio y déploie un style graphique et narratif qui deviendra un standard : les garçons aux traits androgynes, la profusion des arrière-plans symboliques (les fleurs bien sûr, mais aussi l’imagerie chrétienne, par exemple) et les monologues intérieurs, qui sont paradoxalement les véritables moments d’avancée de l’histoire.
Si le manga a popularisé les romances entre garçons, au tout début de son projet, avec
Le Pensionnat de novembre (1971), le prototype du
Cœur de Thomas, Moto Hagio avait d’abord imaginé une école pour filles avant de finalement opter pour un pensionnat de garçons, plus en accord avec ses inspirations. Ce changement sert parfois à expliquer le côté androgyne des personnages, mais, à notre sens, il révèle quelque chose de plus fondamental sur l’œuvre, sur ce qui la rend véritablement universelle : l’homosexualité n’est jamais abordée en tant que telle.
En effet, dans le récit de Moto Hagio, les garçons de l’établissement ne s’intéressent qu’aux garçons : les penchants, les amours et les rivalités sont explicites et discutés de tous, sans relever l’éventuel côté interdit. Cela rejoint un autre aspect de l’œuvre : l’absence de toute question sociale. Les protagonistes sont issus de la bourgeoisie, mais cela n’a aucune importance. De même, les garçons discutent de leurs amours de la façon la plus naturelle du monde, sans tabou et sans référence sociale. Ainsi, on pourrait transposer Le Cœur de Thomas dans un contexte hétérosexuel sans aucune difficulté, même si le cadre fermé, de huis clos, d’un pensionnat reste fondamental à la dynamique du récit.
Ce dont il est question dans le manga, c’est de la pureté des sentiments et de la façon dont ils naissent et sont reçus. En ce sens, l’imagerie chrétienne utilisée s’avère cruciale. Il ne s’agit pas d’une simple esthétique « exotique », même si Moto Hagio l’interprète parfois à l’aune de sa culture japonaise traditionnelle. Quatre grands thèmes, ou étapes, parsèment ainsi le récit : l’amour (au sens spirituel), la trahison, le sacrifice et le pardon.
La relation des trois personnages principaux, aux personnalités très différentes, Juli, Erich et Thomas, se structure autour de ces éléments, chacun avec son cheminement et son évolution — même Thomas, omniprésent par son image rémanente, passe d’un mystère complet à une figure transcendantale qui participe aux transformations de Juli et Erich. Un passage à l’âge adulte qui s’inscrit dans le modèle des
Bildungsromans, les romans d’apprentissage allemands, comme ceux de Hermann Hesse, qui ont inspiré Moto Hagio.
C’est pour toutes ces raisons, non exhaustives, que
Le Cœur de Thomas constitue une lecture à la fois pionnière et formidable, dont Moto Hagio manie à la perfection le rythme. Elle rend son récit haletant, non par des retournements de situation, mais par un découpage acéré, sans temps mort, où la moindre allusion et un simple accrochage donnent lieu à des réactions émotionnelles intenses ou, au contraire, à des introspections saisissantes par leur puissance évocatrice. Une œuvre qui n’a rien perdu de sa force ni de son attrait, en dépit de son âge vénérable.